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                                       La Voie de la Liberté

La Voie de la Liberté

Organe Central du Parti Communiste Prolétarien de Côte d'Ivoire

Les mécanismes de dépendances d'un pays soi-disant indépendant

L'interview de Didier Bagou, militant communiste ivoirien.

Entre le 6 et le 9 novembre 2004, le gouvernement Français a envoyé son corps expéditionnaire occuper les artères de la capitale ivoirienne et tirer sur le peuple ivoirien. Le nombre de victimes varie entre 57 et 65. Que font les troupes de l’ancienne puissance coloniale tant d’années après l’indépendance, dans leur ancienne colonie? Pourquoi ce massacre? Interview de Didier Bagou, communiste ivoirien de passage à Bruxelles.

Sur la présence de la France en Côte d’Ivoire

Que pensez-vous de la présence française, une présence que le peuple ivoirien dénonce aujourd’hui ?

Didier Bagou. On peut dire que la présence française accentuée en Côte d’Ivoire datait d’avril 1961 où Houphouët-boigny avait signé un accord de coopération et de défense avec le gouvernement français. Cet accord démontre dans les faits que la Côte d’Ivoire n’avait pas coupé le cordon ombilical avec la métropole de l’impérialisme français. Il en est de même pour les autres pays, ex-colonies de la sous région. Selon le dit traité, la France assure la formation et le perfectionnement des forces armées de la Côte d’Ivoire et s’engage à y consacrer les moyens financiers et humains nécessaires. Les futurs cadres sont formés dans les grandes écoles militaires françaises et la France met à la disposition de l’organisation, de l’instruction et de l’encadrement des forces ivoiriennes, les officiers, sous officiers et hommes de troupes. Nous le voyons bien aujourd’hui, avec la présence au cœur de la capitale Abidjan, d’une base militaire (la 43ème BIMA) où sont partis les légionnaires qui ont occupé la capitale et tiré sur les manifestants, le 9 novembre dernier. Voilà ce qui concerne la présence militaire de la France.

A part le côté militaire, pour sauvegarder jalousement les intérêts des capitalistes français il y a aussi une forte présence économique pour ne pas dire une mainmise sur l’économie de la Côte d’Ivoire. Ces dix dernières années, le prix des principales matières premières de la Côte d’Ivoire (Cacao, Coton, Café) a chuté et la plupart des producteurs ivoiriens ont perdu la moitié de leurs revenus. C’est ainsi que les grandes firmes transnationales ont pris le contrôle de la production et de la commercialisation. Par exemple, les monopoles français brassaient chaque année 75% de la richesse produite. L’arrivée au pouvoir d’un bourgeois nationaliste comme Gbagbo va perturber cette mainmise des capitalistes français sur la Côte d’Ivoire. Le président Laurent Gbagbo a décidé de renégocier les contrats et les marchés avec les plus offrants. Cette décision du gouvernement était inacceptable pour les monopoles français comme le groupe (CFAO-AXA), implanté dans le pays avant les indépendances en 1960.

Le secteur bancaire était à 76% entre les mains de la société Générale du Crédit Lyonnais et de la Belgolaise. Aujourd’hui ce secteur juteux est en concurrence féroce avec le groupe Britannique «Standard Chartered Band». Il en est de même dans le secteur des communications, le téléphone où France-Télécom détient 51% du capital de la C.I.Télécom. Bouygues et Electricité de France par l’entremise du groupe SAUR ont un contrat de concession et d’exploitation qui doit arriver à expiration comme celui de France Télécom. Et le régime Gbagbo refuse de reconduire ces contrats. Il en va ainsi pour la construction du troisième pont d’Abidjan où le gouvernement a préféré choisir, au détriment du groupe Bouygues, une entreprise Chinoise, trois fois moins chère et qui accepte d’être payée en partie avec des produits locaux (café, cacao).

Il faut aussi citer le groupe Bolloré qui a une position dominante dans le transport maritime. Il contrôle 70% des activités portuaires, à travers sa filiale SITARAIL qui gère le chemin de fer entre Abidjan et Ouagadougou (Burkina-Faso). Depuis les événements de septembre 2002, la société déclare avoir perdu 76 millions de francs CFA chaque jour. Vient le groupe Total-Elf qui détient 25% de la société Ivoirienne de raffinage (SIR). L’impérialisme français n’est pas seulement présent en Côte d’Ivoire avec ces multinationales, il l’est aussi à travers 1200 PME qui emploient presque 100.000 salariés. Une fois encore voilà les vrais mécanismes de dépendance d’un pays soi-disant indépendant. C’était une indépendance en trompe l’œil. La véritable lutte pour l’indépendance de la Côte d’Ivoire reste à mener contre l’impérialisme, français en particulier et les différents clans bourgeois qui se disputent le pouvoir néo-colonial comme des chiffonniers.

Sur les accusations françaises contre le gouvernement ivoirien

Chirac a justifié le 14 novembre la présence des troupes françaises en Côte d’Ivoire en brandissant la menace d’un régime fasciste, qu’en est-il exactement?

Didier Bagou. Ce n’est pas à un Chirac de donner des leçons aux peuples africains. Tout enfant né en Côte d’Ivoire sait aujourd’hui que la présence des légionnaires français dans le pays a pour but de protéger les intérêts des monopoles français. Il ressort que l’accusation de danger fasciste en Côte d’Ivoire n’est pas juste. D’ailleurs, cette accusation ne fait que démasquer en premier lieu le président français qui, avec le clan Foccart, avait instauré des régimes fascistes dans les ex-colonies. Nous pouvons citer le cas de la Côte d’Ivoire où le feu autocrate Houphouët-boigny avec l’appui du même clan Chirac-Focart avait maintenu le peuple Ivoirien en leste pendant 40 ans. Pendant ces quarante années de dictature sanglante, l’impérialisme français (que ce soit la droite «RPR» ou la gauche «PS») avait présenté la Côte d’Ivoire comme un havre de paix, un exemple à suivre.

Ce qui se cachait derrière cette fameuse paix, c’est la répression contre le mouvement étudiant, l’exploitation à outrance des capitalistes français d’une main-d’œuvre bon marché, l’implantation d’une base militaire au cœur d’Abidjan pour agresser les peuples ivoiriens et les autres peuples de la sous région. Il est important de souligner qu’à cette époque de la guerre froide, l’impérialisme Français avait besoin de la Côte d’Ivoire anti-communiste afin d’entretenir des relations suivies avec l’Afrique du Sud de l’Apartheid, et par son truchement, financer le régime sécessionniste de Ojuku au Biafra (Nigeria) en1968. Voilà en gros ce que les démocrates et communistes ivoiriens appellent le fascisme qui sévissait en Côte d’Ivoire avant l’arrivée au pouvoir de Gbagbo.

En ce qui concerne ce dernier et son parti le FPI (Front Populaire Ivoirien), l’on ne peut affirmer que c’est un parti ethniciste. C’est complètement faux. Au sein du FPI, on trouve toutes les nationalités composantes de la Côte d’Ivoire. De par sa nature petite bourgeoise, radicale, et surtout son rêve d’instaurer une république bourgeoise en Côte d’Ivoire en diversifiant les intérêts économiques du pays entre les capitalises français, américains, suisses, britanniques et chinois, le gouvernement Gbagbo n’arrange pas du tout l’impérialisme français, en particulier le clan Chirac, qui veut continuer le néo-colonialisme comme au temps du laquais Houphouët-boigny.

Mais Gbagbo n’a-t-il pas employé le racisme contre des gens considérés comme non Ivoiriens ?

Didier Bagou. Ceux qui présentent la crise Ivoirienne comme un conflit ethnique se trompent et en même temps trompent l’opinion publique dans son ensemble. Mais cette manière de présenter les problèmes politiques en Afrique ne nous étonne nullement. Nous savons, par l’histoire, que cela a toujours été le schéma préféré de l’Occident pour occulter les maux dont nos pays souffrent. La domination politique, économique et culturelle. En Afrique, depuis l’époque coloniale et même après les prétendues indépendances, la France a toujours voulu monter les peuples du Nord contre ceux du Sud et vice-versa. Dans la situation qui prévaut en Côte d’Ivoire, il faut être aveugle pour répéter de telle sottise.

A vue d’œil, on retrouve autant chez les rebelles que dans le camp du gouvernement toutes les nationalités du pays. Exemple Guillaume Soro qui est à la tête de la rébellion, est bien originaire du Nord mais il est chrétien, pas musulman. De même qu’un Koulibaly, président de l’Assemblée nationale et partisan de Gbagbo, est du Nord. Cet exemple n’infirme pas qu’il existe dans le pays des problèmes liés à la question nationale et à la distribution des terres. Bref, c’est une question nationale et agraire qui est posée et qu’il faut résoudre en se basant sur l’histoire et la lutte des classes en Côte d’Ivoire.

Il revient au peuple de la Côte d’Ivoire de résoudre cette équation. Une équation qui dépasse largement les petits-bourgeois radicaux et autres populistes rassemblés au sein du FPI de Gbagbo. Dans la situation actuelle, une des tâches des communistes est d’organiser des campagnes contre toutes les idées xénophobes et chauvines qui commencent à gangrener une partie de la population, et d’inculquer aux peuples ivoiriens le patriotisme. Le patriotisme des communistes n’a rien en commun avec le nationalisme bourgeois et chauvin, véritable masque de l’impérialisme.

Sur l’actuel processus de paix à travers les accords de Lina-Marcoussis

Chirac dit aussi que la France veut faire respecter les accords de Linas-Marcoussis et d’Accra III. Pourquoi insiste-t-il si fort là-dessus?

Dans la situation actuelle, Laurent Gbagbo est incontrôlable pour l’impérialisme français et cela oblige le clan Chirac à intervenir davantage pour sauvegarder les intérêts de la France et arbitrer les querelles entre différents clans bourgeois ivoiriens. C’est dans ce sens que Chirac, après l’échec du coup d’état de septembre 2002, a exercé des pressions sur Gbagbo afin qu’il signe les accords de Marcoussis en janvier 2003 et d’Accra en juillet 2004. Ces accords sont censés organiser le partage du pouvoir entre le gouvernement, la rébellion et un Premier ministre, Seydou Diarra, homme de paille de la France. Celui-ci est diplomate de carrière sous l’autocrate Houphouët-Boigny et a participé à plusieurs gouvernements. Ce qui est clair, c’est que les accords de Marcoussis et d’Accra étaient dans les faits un coup d’état constitutionnel, tout comme les résolutions 1464 et 1479 du conseil de sécurité de l’ONU qui, justement, apportaient la caution onusienne au plan néfaste de l’impérialisme français.


Selon les accords de Linas-Marcoussis, les différents protagonistes doivent aller aux élections en octobre 2005. Comment analysez-vous ces élections qui pointent à l’horizon?


Didier Bagou. Soyons réalistes dans cette crise politique. Comment voulez-vous organiser des élections dans un pays divisé entre un gouvernement légitime et une rébellion composée de gens à la solde de l’étranger, de véritables hommes de main de l’impérialisme français? Ces derniers pillent effrontément les richesses du pays qui sont passées sous le contrôle des rebelles depuis le début de la guerre en septembre 2002. Dans ces conditions, participer aux élections, c’est légitimer la rébellion qui n’hésitera pas un seul instant à utiliser les fonds du pillage pour faciliter sa victoire en achetant les consciences les plus faibles.

Par ailleurs, il est à signaler que les anciens barons du PDCI de Houphouët-Boigny qui furent chassés du pouvoir en décembre 1999 par le putschiste Robert Guei, sont les véritables idéologues de cette rébellion. Aujourd’hui, ils sont tapis dans l’ombre et attendent des jours meilleurs (les élections «démocratiques») pour reprendre les rênes du pouvoir néocolonial. Ces élections seront une répétition des différents scrutins truqués qui se déroulent actuellement dans les ex-colonies françaises (Cameroun, Tchad, Togo) dont seul Chirac connaît le secret. Il n’ y a qu’un puissant mouvement de masse, dirigé par une avant garde conséquente, le parti communiste, avec un programme politique clair et une tactique juste, qui puisse barrer la route au plan macabre de la bourgeoisie ivoirienne et de l’impérialisme français, qui tenteront par tous les moyens d’organiser une mascarade d’élection en octobre 2005.

Effectivement, à propos des élections Marx souligne «On autorise les opprimés à décider périodiquement, pour un certain nombre d’années, quels seront les représentants de la classe des oppresseurs, ceux qui les représenteront et fouleront aux pieds leurs intérêts au parlement». Cette citation de Marx est aujourd’hui à sa juste place en Afrique, où la couche supérieure de la petite bourgeoisie veut utiliser les élections pour prendre le pouvoir. Or ces élections ne constituent qu’un instrument de domination des gros propriétaires fonciers et des grands bourgeois (Bourgeoisie compradore et bourgeoisie bureaucratique) appuis locaux de l’impérialisme. La juste orientation, concernant ces élections, consiste à ne les utiliser qu’à des fins de propagande et d’agitation sinon en appelant au Boycott.

Sur l’impérialisme américain

Il y a aussi les appétits de l’impérialisme américain pour remplacer l’impérialisme français. Qu’en pensez-vous?

Didier Bagou. L’impérialisme américain a de grands appétits en Afrique. Depuis le 11 septembre 2001, on sait que l’administration Bush a déclenché une guerre sans merci contre les peuples du monde sous la couverture de la guerre contre le «terrorisme», en réalité c’est une ingérence politique dans les affaires des gouvernements opposés au joug de l’impérialisme. Derrière cette guerre au terrorisme se dissimulent les intérêts économiques des trusts pétroliers américains. Nous le voyons bien en Irak. En juin 2002, un rapport concocté par des experts du département d’Etat fait apparaître que «l’exploitation des ressources africaines renforcerait la sécurité nationale américaine». Il est certain qu’après le Moyen-Orient, l’impérialisme américain voudra à tout prix s’implanter dans le Golfe de Guinée, qui présente plusieurs avantages. Son pétrole brut est, selon les pétroliers américains, de bonne qualité et de plus, ses puits sont moins éloignés de la côte américaine que ceux du Moyen Orient. Un autre facteur important pour l’impérialisme américain est que les pays du Golfe de Guinée n’étant pas membre de l’OPEP, il est facile pour les trusts pétroliers américains de discuter les prix de vente du baril. Selon les experts américains, le pétrole Africain devrait représenter 25% des importations US d’ici 2020 contre 15 % actuellement.

C’est pour cette raison que, dès le déclenchement de la guerre en septembre 2002, Bush n’avait pas hésité à envoyer 200 G.I’s au Ghana puis à Yamoussoukro pour aller «protéger» des citoyens américains et canadiens. Il est clair que l’impérialisme américain voudrait bien remplacer l’impérialisme français dans la sous région. Mais la situation est complexe pour l’ensemble des pays impérialistes. Ils sont, en effet, confrontés collectivement à un puissant mouvement de masse qui commence à prendre conscience et à contester cette domination impérialiste. Il faut aussi dire que les Américains n’ont pas encore un agent fiable en Côte d’ivoire sur qui ils puissent s’appuyer pour déloger la France. Beaucoup de gens citent Alassane Ouattara, mais celui-ci est très impopulaire avec cette guerre civile, initiée et financée par lui et ses maîtres impérialistes, outre son programme économique assujetti aux monopoles américains.

Sur les attentes des révolutionnaires Africains des progressistes européens

Qu’attendent les révolutionnaires Africains des progressistes européens ?

Primo, de se libérer des vieux préjugés anti-africains et racistes qui créent le climat permettant à l’impérialisme français d’assassiner des populations en toute impunité et ensuite de se dédouaner de ces crimes commis aujourd’hui. Sans oublier les expéditions coloniales en Afrique Sud Saharienne. Le rôle des communistes et progressistes d’Europe consiste, ensuite, à combattre l’impérialisme chez-soi, c’est-à-dire les capitalistes qui exploitent sans vergogne les ouvriers européens et organisent les guerres injustes dans les pays dominés comme la Côte d’Ivoire. Dénoncer, enfin, toutes activités d’infiltration et d’ingérences par le biais de la «coopération» et de certaines ONG qui permettent au grand capital d’avoir la main mise sur les dirigeants corrompus. Expliquer à la classe ouvrière d’ici le rôle de l’ingérence humanitaire prétexte pour intervenir sournoisement en Afrique.

Le 15 novembre 2004